La Clef ( 6 / 6 ) : Fin

Il n’était absolument pas en forêt, mais bien devant l’église. Le corps parcouru par un frisson, la chaleur sur les tempes, il se sentait fiévreux. Les rêves étranges, c’était normal, même obligatoire. Mais si les rêves éveillés s’ajoutaient aux souvenirs impossibles, c’était dérangeant, il devait être malade. C’était ce village qui le désespérait. Le vent ramenait une odeur de varech, il sentit que ça décrivait parfaitement son état d’esprit. Il était coincé ici, en vacances forcées, en train d’attendre de se décomposer. Il pouvait s’enfermer dans la maison, essayer de lire les journaux, attendre que ça se passe, dormir un peu, réfléchir à sa situation. Mais ça ne l’avait amené à rien, à part se demander s’il faisait encore la distinction entre rêve et réalité. Il aurait voulu se changer les idées, un peu de compagnie lui aurait fait le plus grand bien. Mais la compagnie, ici, était encore plus désagréable que la solitude. Il n’avait rien à faire.

L’église semblait à l’image du village : insignifiante. Ce n’était guère plus qu’une grande bâtisse en pierre surmontée d’une croix et d’un clocher. Le vent se levait doucement, et avec ses vêtements humides il avait froid. À l’intérieur, au moins, il serait un peu à l’abri. Il poussa la porte.

Il se trouva face au traditionnel panneau indiquant les horaires de la messe et les événements du village. Le curé d’une commune voisine se déplaçait un dimanche sur deux, et déclarait accueillir volontiers dans sa propre paroisse les fidèles qui voudrait communier toutes les semaines. Il vit également une annonce de baptême, une autre de mariage, un tournoi de poker annoncé pour le mois précédent, et une offre d’heures de ménage, travail soigné. La seule chose qui attira vraiment son attention fut une affiche pour un concert de musique de chambre, avec quatuor à corde, et œuvres de Mozart et Telemann. Un instant, il se demanda qui donc dans ce hameau allait vraiment apprécier la musique classique. Quel gâchis. Les musiciens gagneraient de quoi payer leur essence. Quoique, après tout, vu qu’il n’y avait vraiment rien d’autre à faire, peut-être que l’église serait pleine.

Il détacha son regard du panneau, parcouru les lieux du regard. L’intérieur était petit, avec des bancs soigneusement alignés, pour peut-être une centaine de fidèles. Quelques peintures évoquaient sans éclat la Passion, les fenêtres laissaient passer quelques rayons. Les merveilles de l’architecture romane n’étaient jamais parvenues jusqu’ici, seul restait un autel un peu terne, et quelques bougies brûlant comme des prières de cire. Gagné par l’abattement, il s’assit sur un des bancs.

La cathédrale est immense autour de lui, il n’en voit pas le sommet. Ce ne sont que rangées de piliers et rangées de bancs. Rangées de fidèles et de visages indistincts tournés en adoration vers l’autel, attendant la cérémonie. Pourtant, il ne voit pas de prêtre, il entend juste un bourdonnement, une note tenue, un chœur, une note de chant grégorien.

Sur le côté, une porte s’est ouverte, vers une lumière blanche. Il se lève, dérange tout le monde pour essayer de traverser la cathédrale. Il ne voit par leurs visages, ils semblent ne pas en avoir, et pourtant il sent les regards dans son dos. Autour de lui, le bourdonnement vrombit avec plus d’insistance, varie, se trouble, comme s’il dérangeait la musique, et ses pas résonnent comment autant de démonstrations d’impiété.

Dans le cadre de la porte, il voit une silhouette de femme, juste une ombre en contre-jour, qui lui fait signe de la suivre. Arrivé sur le seuil, il hésite. Jouxtant la cathédrale se trouve un immense cimetière, des tombes à perte de vue sous le soleil de midi. La femme est déjà loin au milieu des tombes. Ébloui par la lumière, il n’en distingue toujours que la silhouette, puis la rattrape à l’entrée d’une crypte. Elle se retourne, avec le même sourire étrange, le même châle bleu avec ses fleurs, et il reconnaît la voyante, beaucoup plus jeune. Il n’a que le temps de la voir disparaître, tout sombre dans l’obscurité autour de lui, et il se sent chuter.

Les dalles de l’église étaient froides, il était allongé par terre de tout son long. Dans sa chute, il avait renversé un banc, le fracas résonnait encore dans la nef. Il avait à peine fermé les yeux, et il s’était endormi ? Ou évanoui ? Il se releva péniblement, tâtant ses futurs hématomes, et constatant qu’il ne s’était rien cassé. De toute façon, il ne comptait pas trouver un médecin valable dans ce trou perdu. Un instant, il eut l’impression que l’église était remplie d’ombre, en une respiration et un coup d’œil, il se rassura : il était seul. Juste un reste de sa … vision ? Non, ce n’était pas le bon mot. Hallucination. Il se força à le dire à voix basse, détachant les syllabes : hallucination. Et un frisson lui parcouru le dos.

Rencontre

Sur le côté, il vit une porte s’ouvrir, une silhouette se détacha dans une lumière grisâtre. Un moment, il cru être retourné ‘là-bas’. Son cœur rata un battement.

– Vous allez bien ?

La voix était sonore, bien réelle, c’était celle du barman de ce midi. Éric remit le blanc en place.

– Je me suis pris les pieds dans un banc, tout va bien.

Il n’allait pas avouer qu’il avait eu une crise de… qu’il avait des hallucinations.

– Bon, tant que ce ne sont pas des fantômes.

Et il partit d’un grand éclat de rire. Éric se rapprocha, plus attiré par la lumière derrière la porte que pour se montrer sociable. L’air frais lui fit du bien, il fit un peu illusion, le barman lui tendit la main :

– Vincent.

– Éric. Vous n’êtes pas au pub ?

– Fermé pour l’après-midi. Jamais personne.

– Ah

– …

– Vous permettez ? je vais juste voir un truc.

Éric s’éloigna, essayant de retracer le parcours de son hallucination. Il était bien dans un cimetière, mais beaucoup plus petit. Il avait dû le voir en arrivant, c’est de là qu’il avait du créer le souvenir. Pas de brume ni de lumière, mais un peu de vent et d’humidité. En quelques pas, il retrouva l’endroit où son fantôme avait disparu. À l’endroit de la crypte se dressait une simple pierre tombale, du granite avec l’inscription : « Claire Cooley – William Cooley ».

– Pourquoi tu es devant la tombe de mes parents ?

Vincent se tenait juste derrière lui, les sourcils levés.

– C’est … euh … tout à l’heure, j’ai vu …

– C’est l’heure de rouvrir. Viens. Ma tournée, mais tes explications.

Vincent avait rouvert le pub, mais ils y étaient seuls pour l’instant, chacun devant une pinte.

– Bon, alors, qu’est-ce que tu es allé faire sur la tombe de mes parents ?

– C’était vraiment tes parents ? Ça fait longtemps ?

– Quinze ans.

– Et c’est eux qui tenaient le pub avant toi ?

– C’est ça des explications ? Que des questions ?

– …

– Bon, j’ai compris, c’est moi qui raconte alors. On va faire court. Mon père arrivait d’Irlande, il est passé par ici, il a rencontré ma mère, alors il est resté, il l’a épousée, et il a ouvert le pub. Les gens du coin l’aimaient pas trop, et même moi, ils me regardent bizarrement parfois. Mais ils aimaient bien ma mère. Puis elle avait la réputation de savoir dire l’avenir. Alors les gens venaient quand même. Puis elle a été malade, et elle est morte. Le pub est devenu désert, puis un an après, mon père a disparu. Il parait qu’il est sorti par la porte de derrière, et plus personne ne l’a revu. Alors je suis revenu au village, j’ai repris le pub, j’ai fait murer la porte de derrière, j’ai jeté la clef. Puis j’ai fait ajouter le nom de mon père sur la tombe.

Vincent avait raconté l’histoire sur un ton complètement neutre. Il semblait avoir planté son regard à travers Éric, dans le mur du fond. Éric avait pâli.

– Ta mère, elle avait un grand châle bleu ?

– Oui, un truc avec des fleurs. Attends, je vais te chercher une photo.

Pendant que Vincent partait chercher la photo, Éric commençait à douter de tout ce qu’il croyait avoir rêvé. Dans sa poche, il avait l’impression que la clef lui brûlait la cuisse. Et avant même de la voir, il savait déjà qui se trouvait sur la photo.

Vincent s’était rassis avant de voir la clef posée sur la table.

Il y eut un très long silence.

Puis Éric se mit à tout raconter. Les souvenirs qu’il avait de la soirée de la veille, la nuit passée au pub, comment le père l’avait trop fait boire, comment la mère lui avait donné la clef.

– Je crois que c’est vrai tout ça. Que j’ai vraiment vu un « ailleurs » de l’autre côté de la porte. On doit pouvoir quitter ce monde de merde une bonne fois pour tout. Elle m’a dit que j’avais une journée pour réfléchir, jusqu’à la nuit prochaine.

Un autre long silence. Vincent ne posa aucune question, mais prit la clef.

– Je ferme le pub à minuit. Débrouille-toi pour être là, je ne t’attendrai pas.

Lendemain

Le lendemain matin, il fut réveillé par la porte d’entrée, Olivier arrivait de Paris pour le week-end.

– Il fait jour, on se réveille. J’ai fait quelques courses sur la route, plus besoin de bouger, t’as juste à te reposer.

Le réveil était un peu brutal, Olivier avait ouvert tous les volets en grand, et n’arrêtait pas de parler. Éric avait l’impression d’avoir fait un mauvais rêve. La veille, il était allé jusqu’au pub, peu avant minuit. Il était resté devant quelques temps, il avait réfléchi. Et si ce n’était pas qu’un rêve ? S’il pouvait vraiment franchir un seuil pour aller là-bas, vers une fête éternelle et ne plus se soucier de rien ? Est-ce qu’il avait vraiment vu ça ? Et pris la décision de rentrer ? Au bout d’une demi-heure, il était allé se coucher, sans être entré dans le pub.

Olivier continuait à parler

Sinon, bonne nouvelle, on a réglé tout ton problème au travail. Tu reviens travailler dès que tu veux, personne ne dira rien, en attendant tes dossiers sont suivis. Sinon, on passe voir mon médecin, il te fera un arrêt maladie pour le temps nécessaire. Mais, déjà tu vas …

– Olivier.

– … voir, ça va aller mieux en quelques jours.

– Olivier !

Éric avait haussé le ton pour attirer l’attention de son ami.

– Oui ? Un problème ?

– Je ne vais pas revenir.

– Mais si, ne t’inquiète pas, tout se passera bien.

– Je n’ai pas envie de revenir, je ne reviendrai pas.

– Et qu’est-ce que tu feras, alors ? Tu vas élever des chèvres dans le Larzac ?

– Je ne sais pas. J’ai juste envie de bouger, de partir un peu loin, de changer de vie. Peut-être en Australie. Je connais quelqu’un qui est parti là-bas. C’est sûrement très chouette, l’Australie.

Olivier resta silencieux.

Vers midi, il passèrent devant le pub. Deux ou trois personnes discutaient devant, se demandant ce qui se passait.

Le pub n’avait pas ouvert ce midi.

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La Clef ( 5 / 6 ) : Après-midi

Drôle de soirée. Il n’était pas sûr de ne pas avoir tout rêvé. Au moins, ça expliquait la clef dans sa poche. Une ballade jusqu’à la plage lui permettrait peut-être de se vider la tête et de se détendre un peu. Ce serait encore mieux s’il pouvait ne croiser personne.

Une heure plus tard, il s’était perdu, puis avait compris que la route de la plage n’était rien d’autre qu’un sentier boueux. Finalement, la plage s’était révélée être une falaise, contre laquelle la mer venait se fracasser dans un bruit d’enfer. Entre-temps, il s’était mis à pleuvoir. Il avait formé une théorie sur l’hostilité des villageois envers les étrangers : toute personne prête à venir se perdre dans ce trou avait forcément soit de gros problèmes, soit une case en moins.

À défaut de meilleure idée, il se mit à longer la falaise sous la pluie. Un peu plus loin, il aperçut un parasol de bonne taille, légèrement dégoulinant sous la bruine. Il était curieux, il s’approcha.

– Ne bougez plus.

Sous le coup de la surprise, Éric obéit.

– Non, refaites un pas en arrière. Tournez-vous un peu de côté, non, de l’autre côté, et penchez-vous un peu en avant. Oui, là, c’est parfait.

L’homme à l’abri du parasol était installé devant un chevalet de peintre. Il s’était emparé d’un crayon gras, et faisait rapidement un croquis sur un bloc. Éric resta là, immobile. Il attendait que l’autre ait fini, ne pensant plus à rien. La pluie n’avait plus d’importance. C’était une forme de méditation un peu humide. Un bref instant, il repensa à la ville, au travail, à la tension. Le peintre lui lança un regard noir, il ressortit illico de ces pensées, se détendit. Le peintre se remit à travailler.

– C’est bon, Venez vous mettre au sec, dit-il en lui lançant une serviette. Vous êtes bien tombé, il me manquait vraiment un élément humain dans le paysage.

– Je peux voir l’œuvre ?

– Venez, venez. C’est juste une étude, avant de peindre.

Le peintre tenait un croquis rapide d’Éric penché en avant.

– Et vous allez me placer où ?

– Sur le radeau, vous allez renfoncer l’idée que le destin est implacable, et que tout le monde y est soumis.

Deux coups de crayon sur la toile illustrèrent l’emplacement, sans rendre l’allégorie vraiment claire. En fait, le tableau n’avait pas grand chose à voir avec le paysage : une chute d’eau dont on ne voyait pas le bas, mais qu’on imaginait d’une hauteur terrifiante, si seulement on en voyait le bas. Et au bord de la chute, deux ou trois rochers retenaient un radeau.

– La cascade, c’est un peu étrange, non ? Il n’y a pas de chute d’eau. Pourquoi vous peignez sous la pluie, si ce n’est pas pour peindre le paysage ?

– Mais si, tout y est, regardez bien.

– Pas de cascade, et puis la pluie n’est pas la même.

Le peintre posa ses pinceaux et lâcha un soupir fatigué.

– Ah, encore un parisien qui sait absolument tout sur le monde, et qui ne regarde rien. Vous êtes blindés de vos certitudes, et dès que tout n’est plus évident, vous vous dîtes que c’est n’importe quoi.

Éric était très légèrement vexé :

– Expliquez-moi, alors. Je suis resté dix minutes sous la flotte juste pour vous faire plaisir après tout.

– Bon, de toute façon vous ne me lâcherez pas, c’est ça ? La cascade, elle est là. Si vous avez une falaise, il suffit de ressentir l’eau qui tombe, ça vous fait forcément une cascade. Pour la pluie, ça fait très bien la brume de la cascade. Quant au soleil, même si vous ne le voyez pas, il est derrière les nuages. il y est toujours, même s’il est caché. Ce n’est par parce que l’univers ne vous montre pas tout que ce n’est pas là. C’est bon maintenant ?

– Et le radeau ?

– le temps fuit, tombe de la falaise, tout suit la course du temps. Et certaines choses viennent se fracasser contre les rochers, terminant en miettes. Le radeau, lui, il est bloqué sur les rochers, hors du temps, pour un instant. Là, l’homme a encore le choix. Soit il reste sur le radeau qui va se disloquer, et il va se disloquer avec. Soit il fait le grand saut dans la cascade, sans savoir ce qui l’attend en bas. Ou alors il saute sur la berge, et là, il est à l’abri de tout.

– Ah. C’est très symbolique, votre peinture. Vous êtes philosophe ?

– Pas vraiment. C’est juste que j’avais vu ça comme ça.

La pluie avait cessé. Éric prit congé. Le peintre se replongea dans sa peinture. Quelques instants plus tard, il l’avait oublié. Éric continua un peu le long de la falaise, histoire de sécher un peu malgré l’humidité. Une demi-heure plus tard, il était de retour sur la place de l’église.

Arrivée

Il est arrivé dans une clairière ombragée. Le soleil se lève à peine, la lumière filtre à travers les feuilles, la rosée se dissipe. Derrière lui, la porte a disparu pour laisser place à la forêt. Entouré de tous côtés, il croit reconnaître un sentier à suivre. Un peu plus loin, il n’y plus de trace de passage. Mais il finira bien par sortir de la forêt, trouver une route, ou quelqu’un. Sinon, en allant vers l’ouest, il devrait arriver à la mer, il n’aura qu’à suivre la côte. Le soleil dans le dos, il marche.

La forêt est déjà bien éveillée. De loin en loin, des frémissements dans le sous-bois trahissent des animaux invisibles. Jusqu’à l’apparition du sanglier. Ils ont tous deux un temps d’arrêt, s’observent un instant. Le sanglier repart, probablement à la recherche d’une laie.

Le petit gars l’attend assis sur une souche. Habillé de couleurs vives, un visage adolescent surmonté d’une touffe blanche, la pipe à sa bouche jure avec son jeune âge.

– Vous marchez depuis longtemps ?

– Je ne sais pas trop. Une heure peut-être ?

– Quand nous avons un visiteur, il est toujours difficile de savoir exactement par où il va arriver. Et c’est un grand honneur pour moi de vous avoir retrouvé. Maintenant, ce ne sera plus très loin.

– Très loin pour aller où ?

– Oh pardon, je n’y ai pas mis les formes.

Le petit gars se lève, pose sa pipe en bois, fait une révérence :

– Salutations, noble voyageur, bienvenue dans notre humble forêt. Je serai votre guide pour vous amener à la cour.

La Clef ( 4 / 6 ) : Midi

Le petit supplément de sommeil lui avait fait le plus grand bien. Il subsistait juste un soupçon d’étrangeté, comme l’arrière-goût d’un rêve à peine oublié. Tout ça fut rapidement effacé par la faim. Pas juste l’envie d’une vague omelette sur un coin de table dans la cuisine, mais plutôt d’une portion gargantuesque de viande saignante et de patates sautées, ou de quelque chose dans ce genre là. Il ne voulait s’enfermer dans la maison à attendre le passage du temps. Quitte à affronter l’hostilité des habitants, il retourna au bar.

L’endroit était lumineux, les fenêtres grandes ouvertes, les boiseries donnaient à l’ensemble un aspect chaleureux. La mémoire revenait doucement à Éric, c’était bien là qu’il avait dîné hier soir. Et pourtant, hier, il avait failli repartir tellement le bar lui avait semblé sombre et poussiéreux. Les images se faisaient plus nettes dans sa tête, et ce n’était pas du tout la même ambiance. Il se souvenait de trois gars assis près de la cheminée, les reflets du feu leur donnant un air trouble. Au bar, un vieux barbu grisonnant, qui avait dû être roux dans une vie antérieure et lui avait fait signe d’approcher. Sans ça, il serait reparti aussi sec. Être exilé ici ressemblait fort à une punition, aller se coucher sans manger n’aurait plus changé grand chose.

Ce midi, pas de réaction de recul. Et pas de client près de la cheminée non plus.

– Tiens, un touriste. Qu’est-ce que vous buvez ?

Le vieux de la veille avait été remplacé par un plus jeune qui lui ressemblait, cela aurait pu être son fils. Rouquin déjà légèrement grisonnant aux tempes, le visage marqué. Il ne semblait pas si vieux, mais avait des yeux fatigués, peut-être par la vie en général, mais sûrement par une soirée agitée la veille. Ça n’empêchait pas un enthousiasme certain pour son unique client.

– Un jus de pomme. En version non-fermentée. Mais surtout, j’aurais aimé quelque chose à manger.

– À cette heure-là ? Je vais voir ce qui me reste.

Pendant que le barman disparaissait en cuisine, Éric s’installa au bar. À la même place que la veille. À la même place que la veille, encore un souvenir qui lui était revenu. Le barman reparu, un verre et une bouteille à la main.

– J’ai un reste de blanquette de veau que j’ai mis à réchauffer, et voilà votre jus de pomme. Non-fermenté.

Il posa verre et bouteille sur le bar.

– Heureusement que vous n’avez pas demandé de cidre. Tous les touristes veulent du cidre. On est en Bretagne, il faut faire couleur locale. Enfin, c’est pas comme s’ils étaient nombreux. De toute façon, là, je suis à sec, pas moyen de se faire livrer. Vous êtes venu comment ?

– En voiture. On n’a pas le tellement le choix.

– Et vous avez trouvé facilement ?

– Pas vraiment.

– Exactement. Vous voyez, c’est pour ça, le camion se plante à chaque fois. Chaque nouveau chauffeur met quelques semaines avant de s’y retrouver. Et les chauffeurs changent tous les trois mois.

– Ce qui pourrait aider, ce serait une bonne gueulante de votre patron.

– C’est moi le patron.

Devant l’air surpris d’Éric, il ajouta en rigolant :

– Ben oui, vous croyez vraiment qu’il y a besoin d’être plusieurs, ici ? La veuve Lequennec vient faire un peu de cuisine à midi, mais c’est presque du bénévolat. Alors quand j’appelle pour être livré, un gars tout seul dans son bar, ça n’a pas vraiment d’impact.

– Mais il y avait un vieux au bar hier soir…

– Le vieux ? Hier soir ? J’étais fermé hier soir, monsieur.

Éric sentait confusément qu’on se foutait de sa gueule, et commençait tout à bouillir. Le seul gars à l’air sympa du coin était en train de lui monter un char, et il lui trouvait une certaine parenté avec la bande de tarés consanguins qui habitaient le village. Le barman ne voyait pas la vapeur monter entre les oreilles de son client.

– De toute façon, hier, j’étais au festival. Trois jours de festival celtique dans la région pour Samain. Et tous les ans, je fais les animations.

Éric n’écoutait plus. Au fond du bar, il avait aperçu une porte en bois sculpté, et sa serrure en fer forgé. Comment avait-il pu oublier ça ? Dans sa poche, la clef pesait une tonne. Le barman continuait à parler, les paroles lui parvenait comme à travers le brouillard.

– Forcément, ça vaut le coup de fermer un bar où il n’y a jamais personne pour aller là-bas. Au moins, c’est un festival sympa. Ça ramène des gens de toute la région, des jeunes, des vieux, des touristes, des qui sont partis loin, des qui ne sont jamais allés plus loin que leur village, des étrangers, …

Éric ne se sentait pas très bien, la tête lui tournait légèrement, il avait l’impression que la clef essayait de l’enfoncer dans le sol. Le barman s’avisa enfin que son client semblait être complètement ailleurs.

  • Quelque chose ne va pas ?
  • Non, euh, oui, … La porte, au fond elle mène où ?
  • Nulle part. Elle est condamnée. Ça fait des années qu’il y a une maison construite juste derrière. Si j’avais encore la clé, on l’ouvrirait sur un magnifique mur de brique. Mais bon, même fermé, c’est décoratif.

Le visage du barman s’était refermé, comme ceux de tous les autres habitants du village.

  • Je vous laisse vous installer à une table, je vous apporte votre plat dès qu’il est prêt.

Renvoyé du bar, Éric s’installa à la place de la voyante de la veille, avec une vue sur la porte. Son mal de crâne de la veille lui confirmait au moins la beuverie, et dans sa poche, la clef brûlait au fer rouge un coin de sa conscience. Il se demandait sérieusement comment il aurait pu imaginer tout ça. Quand le barman lui apporta son plat, il fit une dernière tentative.

– Et sinon, dans le coin, il y a quelque chose à visiter ?

– Vous pouvez toujours jeter un œil à l’église et au cimetière. C’est d’époque. Sinon, vous pouvez prendre la route de la plage et aller vous promener.

En répondant, il repartait derrière son bar pour nettoyer des verres déjà propres. Éric finit son repas en silence.

Dehors, Éric ressortit son portefeuille, recompta son argent : il n’avait rien dépensé hier soir. Le pub ne pouvait pourtant pas avoir été fermé. Qu’est-ce qu’il avait pu manger ? Plus il essayait de se souvenir, plus il avait l’impression qu’il n’avait pas mangé du tout. Par contre, il avait dû boire pas mal, les images revenaient doucement, les boiseries, la pénombre et la poussière, le vieux barman qui ressemble à celui du midi, les trois gars louches à côté de la cheminée qui disent au barman « Tu ne devrais pas servir ceux de l’autre côté. » ou quelque chose dans le genre.

Le vieux les rembarre, et pousse quand même une pinte de cidre devant lui. Cette nuit, il sert qui il veut, et c’est pas leurs oignons. Ils se sont remis devant la cheminée, tournant le dos à la salle. Pourtant Éric sent encore leur regard sur lui. Il demande sûrement quelque chose pour le repas, le vieux pose une autre pinte devant lui, et probablement beaucoup d’autres derrière.

Les trois gars près de la cheminée sont de plus en plus saouls. Ils ont leur propre bouteille, et le vieux se contente de garder un œil sur eux pour l’instant. À un moment, ils se lèvent et se tournent vers Éric avec un drôle de sourire. Il trouve qu’ils montrent beaucoup de dents, et le vieux paraît nerveux aussi. C’est un peu comme avec les habitants du village, l’impression nette de ne pas être comme eux, et ne pas être le bienvenu. En dix fois pire. Le village n’est que désagréable ; ces trois-là semblent être prêt à le découper en rondelles pour en faire un sandwich.

Il n’a pas vu venir la bohémienne. « La bohémienne », c’était le meilleur mot qu’il ait trouvé. Elle porte une grande jupe colorée qui descend jusqu’aux chevilles et un chemisier blanc à dentelles. Mais c’est surtout un grand châle bleu avec des motifs à fleurs qui lui donne son allure de diseuse de bonne aventure. Il ne sait pas ce qu’elle a dit ou fait, mais les trois sont assis, et le vieux essuie ses verres. Elle l’emmène à une table.

– Alors, qu’est-ce qui t’a guidé en ces lieux ?

Il ne sait quoi répondre. Pas évident d’expliquer à une inconnue qu’un ami l’avait mis au vert de force, qu’il a peut-être bien fait une connerie majeure, et que son patron le cherche pour le virer, mais peut-être uniquement après lui avoir passé un savon qui ferait passer la très sainte inquisition pour un pique-nique à la plage. Même complètement saoul, c’est dur.

– Non, ne dis rien, je sens que tu aurais du mal à en parler. Donne-moi juste ta main, et laisse-moi lire ton destin.

Par contre, tendre sa main à la même inconnue, cela ne l’engage à rien. Il espère juste qu’elle ne va pas lui demander trop d’argent.

– Ta ligne de vie est étrange. Je ne vois pas où elle s’arrête. Son début aussi est flou, tu n’as pas vraiment décidé si tu étais parmi les vivants ou les morts.

Bien sûr qu’Éric est vivant. Il respire, mange, boit comme un vivant, il souffre comme un vivant, il hurle comme un vivant. Il n’ose pas protester.

– C’est un peu comme si tu ne vivais pas vraiment ta vie. Tellement de gens se contentent d’une toute petite vie et n’espère rien d’autre, c’est aussi bien pour eux. Mais toi, tu n’as pas l’impression que tu vis suffisamment, tu crois que l’univers devrait te donner plus.

– Je ne…

– L’univers ne te doit rien. L’univers ne doit rien à personne. Respecte le silence, les cartes vont parler pour toi.

Pendant qu’elle fouille ses affaires, Éric ne sait pas quelle posture adopter. Il regarde autour de lui, s’enfonce dans son siège, finit sa pinte d’un trait.

Elle étale devant lui un jeu de cartes aux figures inconnues.

– Choisis, vas-y, choisis. Puis donne-les moi.

– Il ne faut pas battre le jeu, les retourner…

– Non, non, rien du tout. Tu ne connais pas les cartes. Ce sont elles qui te connaissent. Elles ne te laisseront choisir que celles qui conviennent.

Il a du mal à distinguer les cartes. Le cidre lui monte à la tête, les flammes de la cheminée projettent une lueur dansante. Il se penche sur le table, regarde les cartes à nouveau, il ne les reconnaît pas. Il a le visage en feu, et l’impression que les cartes n’arrêtent pas de changer. Finalement, il choisit les cartes les plus proches de lui, les pousse vers la voyante.

– Trois cartes, ça vous suffit ?

– Oui, oui, c’est comme tu veux.

Il se tait.

– La druidesse, c’est intéressant comme carte. C’est votre passé, ça, une part de votre passé en tous cas. La druidesse n’a besoin de personne. Pas de moi. Et pas de vous non plus n’est-ce pas ?

Éric écoute de loin, flottant dans la brume. Il se met à repenser à Isabelle. Sa pinte vide a été remplacée, elle lui sert plus à se cacher dedans qu’à boire réellement. Au bout de quelques minutes, il ressort le nez de son verre. La voyante le fixait, elle replonge dans ses cartes.

– La carte suivante. L’enfant. Mmmh… Qui est l’enfant ? Il représente le présent. Pas de carte d’adulte autour, pas de guide, pas d’aide extérieure.

Éric faillit protester que ce n’était pas vrai, il a des amis, son pote Olivier par exemple. Mais en fait il est complètement paumé. Il n’a aucune idée de comment il en est arrivé là. L’alcool a saboté ses réflexes, ses manières de penser habituelles. Et maintenant tout lui semble aberrant. Métro-Boulot-Dodo. Au point de s’être réfugié dans un village encore plus perdu que lui. Il se replonge dans sa pinte.

– Pour l’avenir, tu as choisi l’ermite. Parfois, l’ermite, c’est la sagesse. Et parfois aussi, c’est celui qui s’est retiré du monde. Il ne vit plus avec les autres, mais à part, sans personne, sans émotion.

Éric finit sa bière :

– Et alors, vous avez une meilleure solution ?

– Ah, c’est le fleuve de la vie, qui nous emmène toujours de l’avant. On peut tout juste choisir de quelle rive on essaie de se rapprocher. Et apprécier la promenade.

– C’est bien joli, les métaphores. Mais je n’ai pas choisi les gens que j’ai rencontré. Si j’avais su dès le départ, je me serais fait ermite tout de suite. Vos prédictions, vous pouvez les garder, et j’espère que vous ne croyez pas que je vais vous payer pour ça.

Il s’est à moitié levé, un peu tremblant. Le silence s’est fait dans le pub, les trois gars près de la cheminée le regardent du coin de l’œil. Le barman s’est rapproché également, avec une pinte fraîche. Éric se rassoit, il a très froid et très envie d’être ailleurs.

– Attendez, je n’ai pas encore fini.

La voyante choisit trois cartes de plus. Sur la première, une porte ouverte sur le vide, et sur la seconde une longue table chargée de victuailles.

– Le seuil, et le festin. C’est étrange, ce n’est pas ce que j’aurai vu pour vous. Mais si ce sont les cartes qui le suggèrent, alors j’ai quelque chose à te proposer. Peut-être que tu as besoin d’aller… ailleurs. Serais-tu prêt à un changement radical ?

Elle tient une drôle de clef ancienne.

La Clef ( 3 / 6 ) : Matinée

De jour, le village était minuscule. Il était traversé d’une route qui passait entre la place de la mairie et un bureau de poste fermé. Juste à côté, un tabac proclamait fièrement « services postaux – timbres – courrier ». En quelques pas on rejoignait l’église, excentrée, ou l’épicerie, de l’autre côté. De vieilles maisons se serraient les unes contres les autres, pour bien montrer que l’endroit était habité. À part ça, on en faisait le tour en dix minutes. D’un côté, la route partait vers « toutes directions », de l’autre vers une mer qu’on pouvait rejoindre à pied. La météo n’incitait pas tellement à la plage.

Éric n’eut pas le courage de prendre la voiture et de trouver un supermarché. Il s’était déjà perdu la vieille, c’était une expérience qui manquait d’agrément. En se rendant à l’épicerie, il en profita pour observer un peu les gens autour de lui. Ou plutôt, sans arriver à isoler de fait précis, il voulait comprendre pourquoi il avait l’impression que tout le monde le regardait, et en même temps essayait d’éviter de croiser son regard.

L’épicerie ne le rassura pas. L’épicier répondit à son bonjour par un regard ennuyé et un vague mouvement d’épaule. Aucun prix n’était indiqué, l’addition fut lourde. Un haussement de sourcil de sa part – c’est quand même très cher – lui valu un haussement d’épaule – tu peux toujours faire tes courses ailleurs – qui le dissuada d’insister. Il paya un prix spécial étranger, et sortit sans saluer. Ailleurs, un commerçant aussi honnête et sympathique aurait mis la clef sous la porte. Ici, pas de concurrence, pas de pression, et pas de visite de la DGCCRF.

Ses courses à la main, il alla s’asseoir devant l’église et ouvrit un paquet de brioches. Olivier avait raison, c’était un endroit parfait pour se faire oublier, et le reste de la semaine allait très long.

– Bonjour, monsieur t’es pas d’ici, hein ?

Éric leva les yeux vers un garçonnet de sept ans. Il n’aimait pas les enfants. Même quand il était petit, il n’aimait pas les autres enfants. Peut-être que c’était les autres enfants qui ne l’aimaient pas ? Pourtant, dans l’ambiance rancie du village, c’était rassurant qu’un autre être humain lui adresse la parole. Il sourit.

– Non, petit, je suis de la ville. Paris.

– Ah, non, non, moi, je suis de Paris. Mes grands-parents, y z’habitent la maison là-bas.

Le gamin montra une maison un peu plus loin, et bomba le torse.

– Mais moi, je suis de Paris. Et toi, t’es très bizarre.

– Bizarre ?

Éric fronça les sourcils.

– Oui, comme les gens du village, mais pas pareil, plus. T’es pas une fée, non ?

Éric rit carrément

– Ça m’étonnerait bien. Tu vois des ailes et une baguette magique, petit ?

– Mais non, pas une fée Disney. T’es bête, pour un adulte. Je veux dire une vraie fée. Ma grand-mère m’a tout raconté, et elle dit que dans les villages, il y a des endroits qui permettent d’aller jusqu’au royaume des fées. T’es allé au royaume des fées ?

– J’y suis peut-être allé hier soir, mais là, je ne me rappelle plus trop.

En guise de fée, Éric aurait plutôt fréquenté la fée verte, ou son équivalent local.

– Et elles t’ont pas donné un trésor, les fées ?

Surtout un bon vieux mal de tête un peu lancinant, celui qui s’accroche, qui se laisse oublier, et se réveille un peu plus tard, parce qu’il fait chaud, ou à la faveur d’un mouvement brusque. Justement, il était en train de se rappeler à son bon souvenir. Il garda ça pour lui, l’enfant aurait bien assez tôt l’occasion de goûter à la gueule de bois.

– Ah, si tu savais, petit…

– Ma grand-mère, elle dit que quand on va voir les fées, si on a de bonnes histoires à leur raconter, on peut avoir un super trésor. Mais que si on va les voir, on revient pas toujours. Moi, j’ai pas peur des fées, je vais apprendre plein d’histoires, et un jour, j’aurai un trésor de fées.

« Florian. Florian. » Des adultes appelaient. Une grande dame en robe à fleur s’approchait, derrière elle un monsieur très digne avec un bermuda et une fillette dans les bras. Eux n’étaient sûrement pas du village.

– Excusez-le, il est intenable quand ce sont les vacances. J’espère qu’il ne vous a pas trop ennuyé.

Éric n’eut pas le temps de répondre, la mère avait déjà enchaîné.

– Florian, je t’ai déjà dit qu’il ne fallait pas aller embêter les inconnus.

Toute la famille s’éloigna rapidement, sans qu’Éric ne leur ai dit un mot. Même les touristes avaient l’air de l’éviter. Et cette histoire de royaume des fées lui trottaient dans la tête, juste sous la douleur, comme s’il l’avait déjà entendue récemment. Il finit sa brioche et rentra se recoucher. Tout irait mieux avec une ou deux heures de sommeil en plus.

Ils ont mangé et ils ont bu, ils ont chanté, ils ont jonglé, ils ont dansé. Le festin s’est prolongé tard dans la nuit, les torches du début ont commencé à s’éteindre, à la place un grand feu a été allumé entre les tables. Chacun vient à son tour au centre, et raconte une histoire, le village éclairé par les flammes. Dans l’auditoire, certains dressent l’oreille, mais la plupart sont endormis sur les tables. Ils endurent des histoires qu’ils connaissent par cœur, mais attendent autre chose. Parfois, un conteur tente une variation sur un thème déjà connu, et en réveille quelques-uns. Rapidement, ils sombrent à nouveau dans la torpeur.

Lui, il écoute de toutes ses oreilles, il ne sent pas la nuit passer. Parfois, il ose regarder la reine. Il essaie de ne pas la fixer, mais elle le voit, elle sourit. Il reporte son attention sur le conteur alors que le rouge lui chauffe le front et les joues.

Puis c’est à son tour, à lui d’être au centre, d’être le conteur. Après les quêtes, les farces, les mythes, les épopées, les légendes, il ne sait pas quoi dire. Tout le monde s’est rapproché du feu, plus personne ne dort, ils l’attendent. Il se tourne vers la reine, désespéré, elle l’encourage d’un sourire. Alors il se lance, une simple anecdote de tous les jours. Il y a tellement de choses qu’ils ne connaissent pas, il doit répondre à une myriade de questions. De fil en aiguille il parle des gens qu’il a connu, les choses qu’il a vu, les voyages qu’il a fait, sa famille, son enfance. Ils sont accrochés à ses lèvres. Il se raconte.

La nuit se fait moins noire, la reine se lève, il se tait. L’auditoire reste tendu, espère une suite. La reine annonce que c’est fini pour cette nuit. Il y aura d’autres histoires demain, et tous les autres soirs. Ils se dispersent, vont se coucher.

La reine s’approche de lui. Elle le félicite d’être un si bon conteur. Son peuple était ravi. Les histoires nouvelles sont rares. Elle est très heureuse qu’il soit venu, elle est sûre qu’il a encore tant à raconter pour les nuits prochaines. Les nuits prochaines ? Mais il croyait qu’il allait rentrer. On va s’inquiéter pour lui, il a des choses à faire, il ne peut pas rester ici. La reine est surprise, déçue. Elle espérait qu’il resterait. Elle ne peut pas le contraindre, mais est-il sûr de vouloir repartir ? Qu’est-ce qui peut bien l’attendre de si important là-bas ? Il a vu la beauté de la forêt, mangé au festin, écouté les histoires, que peut-on comparer à cela ? Ici, il est hors d’atteinte du temps et de la maladie. Demain sera un nouvel aujourd’hui, une nouvelle fête, de nouvelles histoires.

Il hésite, se demande ce qu’il a bien pu vivre qui vaut la peine d’être retrouvé. C’est si simple de tout laisser tomber. Elle sent son hésitation, ses yeux brillent, elle s’approche de lui, elle est prête à tout lui promettre pour le retenir. Un instant, cela lui semble trop magnifique pour être vrai, il se ressaisit. Il n’a pas encore tout vécu, il a un espoir que la suite sera plus belle, il aurait des regrets à ne pas au moins essayer.

Alors elle le laisse partir. Puis elle lui explique : il doit absolument franchir les montagnes avant la nuit suivante. Elle ne lui dit pas pourquoi, c’est juste comme ça. Il ne sait pas comment il va y arriver, il a déjà marché toute la journée, et il a veillé toute la nuit. Elle le rassure, elle sait qu’il va y arriver. Elle connaît un moyen de l’encourager, il faut avoir confiance. Avant qu’il ne parte, elle glisse quelque chose dans sa poche. Elle lui dit que c’est pour revenir la voir, pour raconter les nouvelles histoires qu’il aura vécu.

Il se met à marcher.

La Clef ( 2 / 6 ) : Réveil

Les gouttes de pluie martelaient la fenêtre. Oubliés la veille, les volets étaient grand ouverts ; le jour commençait à éclairer la chambre. La tête enfouie sous l’oreiller, Éric essaya de gagner quelques minutes. La lumière s’insinuait sournoisement sous ses paupières, et réveillait les restes de la soirée précédente.

D’abord une légère sensation de tangage, ou de roulis, ou même les deux en même temps, en alternance. La nausée aussi, l’estomac au bord des lèvres, accentuée par les mouvements du lit. Au moindre mouvement, la tête le lançait. Puis il pris conscience d’une odeur rance, un mélange de tabac froid, de chien mouillé, de sueur et d’alcool : son odeur, celle des vêtements avec lesquels il avait dormi, et désormais celle des draps.

Il essaya de se lever ; tous ses muscles étaient douloureux. C’est exactement comme ça qu’il s’imaginait être après avoir couru un marathon. Un faux mouvement lui lança un éclair dans la hanche. Il ignorait comment il s’était fait mal.

Il n’arrivait pas à se souvenir de ce qui avait pu avoir lieu après le coucher du soleil. Il n’arrivait pas non plus à réfléchir à quoi que ce soit. Faute d’en savoir plus, il appliqua sa recette habituelle :

– Aspirine, toujours présente dans sa trousse de toilette, effervescente, plus facile à faire passer.

– Eau gazeuse, au moins un demi-litre. Mieux, un soda bizarre trouvé au fond d’un placard. Une production locale, aussi mauvaise que l’aspirine, mais bourrée de sucre.

– Dix minutes assis dans la cuisine, la tête dans les mains, à attendre les premiers effets. Sans chercher pourquoi il était dans un état pareil, ni se promettre « plus jamais ça ».

– Douche brûlante, aussi longue que possible, en ayant même retiré ses vêtements. La pluie chaude à l’intérieur fit bientôt écho à la douche froide qui persistait à l’extérieur. Une fois la salle de bain convenablement transformée en hammam, les errances de la veille furent évacuées avec les eaux usées, la buée recouvrant le miroir ne permirent plus d’en distinguer la moindre trace. Éric pouvait envisager un petit déjeuner le plus léger possible. Il ramassa le tas de vêtements sales ; à l’odeur, il se dit qu’il aurait du se doucher avec.

« Chklink » fit la clef sur le carrelage de la salle de bain.

Il avait dû dormir dessus, ça expliquait sa hanche douloureuse. Il fouilla les poches de son pantalon, n’y trouva rien d’autre. Son portefeuille était soigneusement jeté à côté de la table du salon, les clés de la maison oubliées sur la porte, et le mobile branché sur secteur. À part la clef qui venait de tomber à ses pieds, ses poches étaient vides. Aucun indice sur son origine. C’était une clef massive, à l’aspect ancien, en fonte brunie par le temps. Le genre de clef qui rentre difficilement dans une poche et ne s’y laisse pas oublier. Aussi grande qu’une main, avec un anneau à trois cercles, en forme de trèfle. Ni une clé de la maison, ni d’une cave ou d’un garage. Éric ne voyait aucune raison d’avoir une telle clef sur lui.

La soirée de la veille restait floue. Son meilleur espoir était de repartir de ses derniers souvenirs. Hier midi, il avait fui son bureau. Ou peut-être lui avait-on ordonné de partir ? Vingt quatre heures plus tard, ça ne lui paraissait plus vraiment important. Donc après ça, Olivier l’avait ramené chez lui, lui avait donné un trousseau de clés, l’adresse d’une maison au fin fond de la Bretagne, et de vagues indications pour y parvenir. Éric s’était laissé faire, il n’arrivait pas à réfléchir à quoi que ce soit. Il faisait simplement confiance à Olivier, qui le connaissait depuis l’enfance et avait toujours été un ami loyal. Qui l’avait également fait embaucher dans la même entreprise que lui, ce qui n’avait pas été une riche idée. Un instant, Éric se demanda s’il avait encore cet emploi. Hier, ça aurait été important. Aujourd’hui, ça ne l’inquiétait pas.

En début d’après-midi, Éric s’était donc retrouvé dans sa voiture en direction de S…, petit village breton. Les indications d’Olivier étaient plus que vagues, et le GPS s’était perdu quelque part après Rennes. Ses souvenirs du trajet étaient aussi flous que ceux de la soirée, comme s’il avait passé son temps à dormir. Conduire n’avait peut-être pas été raisonnable. Par contre, il se rappelait nettement les heures à tourner dans la région à la recherche du village. La seule route était un enchaînement de nids de poule que nul trafic ne venait abîmer, et que les suspensions de son cabriolet appréciaient autant qu’un mannequin les avances d’un poivrot. La série de poteaux téléphoniques témoignaient que le village n’était pas complètement coupé du monde, et l’autoradio arrivait à trouver un peu de musique. Ça restait l’endroit parfait pour s’enterrer.

À force de tours et détours, Éric était arrivé à la nuit tombée. Tout était plongé dans le noir, aucune lumière ne filtrait derrière les volets. Seul le bar local était éclairé. « Le Trèfle ». En Irlande, ça aurait été d’une banalité sans nom. Les placards de la cuisine ne contenaient rien ce matin, et n’avaient rien contenu non plus hier soir. Le bar était probablement le seul endroit où il était possible de manger, et Éric avait du s’y réfugier. La suite restait floue.

Le problème de la clef avait une solution évidente : la poser sur la table du salon, et partir se recoucher au plus vite. De préférence sans vêtements et en ayant fermé les volets. Ça réglait également le sort des placards vides et de l’absence de petit déjeuner.

Une première sonnerie de téléphone interrompit son idylle avec l’oreiller. À la deuxième sonnerie, il se saisit de son portable, puis en ôta directement la batterie d’un geste sec. Et à la troisième, il fut bien obligé de se lever pour aller décrocher la ligne fixe dans la pièce d’à côté.

– Oui, allô ?

Son ton oscillait entre mal réveillé et mal luné.

– Alors c’est bon, t’es installé ?

– Mmmm …. Ah, salut Olivier. Tu ne te présentes jamais au téléphone ?

– Et qui voudrais-tu que ce soit d’autre ? Personne ne l’a, ce numéro.

– Personne ?

– Personne. C’est une vieille maison de famille, je ne donne jamais le numéro, les gens m’appellent sur le portable. Bon, tu m’as encore l’air de bonne humeur, toi.

– Non, non, je suis zen. C’est juste que j’ai passé une mauvaise nuit, et le coup de fil aux aurores, ça surprend un peu.

– Aux aurores ? Il est midi passé. Au bureau, tu es debout avant tout le monde à l’heure du repas, et là ton ventre ne t’a pas prévenu ?

– Oh, arrête avec le ventre. C’est un peu agaçant, à la longue. En attendant, je me demande un peu ce que je fais ici.

– Et bien tu fais comme on a dit hier. Tu te reposes, tu te ballades, tu prends l’air, et tu ne penses plus à rien. Je me débrouille pour arranger les choses au bureau, et je te rejoins demain.

– Parce qu’il y a vraiment des choses à arranger ? On ne va pas en faire un fromage, quand même.

Olivier éleva instantanément la voix.

– Un fromage ? Je te rappelle la scène ? On a entendu le boss hurler depuis l’autre côté de l’étage. Et ton assistante est partie en pleurant.

– Tout ça pour un simple dossier égaré. Elle est un peu gourde, aussi…

– Gourde ? Elle fait du super boulot, cette fille. Et elle est adorable. Et toi non plus tu n’en menais pas large. Tu étais pâle comme un fantôme. Heureusement qu’il n’a pas eu le temps de te mettre la main dessus.

– Bon, c’est vrai que c’est temps, je ne suis pas trop dans mon assiette.

– Mais ça fait des semaines que tu es complètement à l’ouest, tu racontes n’importe quoi, tu fais n’importe quoi. Ce dossier, c’est juste la partie émergée de l’iceberg.

Un blanc. Éric n’avait pas l’habitude de se faire remonter les bretelles, y compris par un ami. Olivier enchaînait :

– J’ai parlé au chef, je lui ai dit que je t’envoyais au vert, et qu’on allait avoir une petite conversation. Pour le dossier, on peut tout reconstituer, le client nous laissera quelques jours de plus. Tu as de la chance qu’il t’aime bien, il va te laisser le temps qu’il faut. Mais nous deux, on va avoir une petite conversation. Il va falloir que tu m’expliques ce qui ce passe.

C’était un peu flou pour lui aussi en fait. Mais ça l’intéressait assez peu. Le téléphone reprit :

– Bon, tu es bien installé, au moins ?

– Oui, parfait

– Tu as trouvé de quoi dîner hier ?

– Oui, oui, le pub du coin avait un truc

Il n’éprouva pas le besoin de préciser qu’il ne se souvenait pas grand chose, mais en parlant du pub, il s’aperçut que la mémoire lui revenait un peu.

– Bon, fais attention quand même, leur cidre ne paie pas de mine, mais il est redoutable quand même. Si tout se passe bien, je te laisse, je retourne bosser.

– Attends, une seconde, j’ai trouvé une drôle de clef, tu sais peut-être à quoi elle sert ?

Deux minutes d’explications plus tard, il raccrochait, pas vraiment plus avancé à propos de la clef, mais avec un début d’idée sur la façon dont il avait passé la soirée. Midi sonnait, et au lieu d’avoir la nausée, il avait faim. Un tour supplémentaire des placards était inutile. Il savait déjà qu’ils étaient très grands, et très vides. Olivier l’avait prévenu, il faudrait faire les courses en arrivant.

La Clef ( 1 / 6 ) : Le Loup

Il est épuisé, l’ascension lui demande ses dernières forces. Les arbres ont fait place à de l’herbe et de la mousse ; quelques plaques de neige font leur apparition. La montagne est comme posée au bord de la forêt. Une colline fait semblant de faire la transition, et ça commence tout de suite à monter. C’est un peu étrange, mais il sait maintenant que ce n’est pas une vraie forêt, ni une vraie montagne. Avec l’altitude, il devrait voir ce qui se trouve au-delà de la forêt, mais quand il se retourne, ce ne sont que des arbres à perte de vue. Avec par endroit quelques éclairs gris. Il se demande si de l’autre côté du col, ça va vraiment être différent.

Il est parti dès le matin, dès qu’elle lui a dit qu’il n’avait que jusqu’au coucher du soleil pour franchir les montagnes. Il suffit de passer de l’autre côté, et il est de retour chez lui. Ça ne lui paraissait pas plus difficile que ça.

Il n’a rien mangé de la journée, mais l’effort lui donne envie de vomir. L’air est rare, et il doit aller chercher chaque bouffée alors que le froid lui brûle la gorge. Cinq pas, une pause, cinq pas à nouveau, une pause. À chaque fois, la pause se fait plus longue, et il craint le moment où elle ne finira plus car il n’aura pas le courage de repartir. Il n’ose pas s’asseoir, se contente de s’appuyer sur son bâton.

Sa montre est arrêtée sur 2h53. Du matin ou de l’après-midi ? De toute façon, elle ne lui dirait pas combien de temps il lui reste jusqu’à la tombée de la nuit. Une merveille de l’horlogerie suisse, un mouvement perpétuel de haute précision, entièrement mécanique. Depuis qu’il l’avait, elle n’avait même jamais perdu ou gagné la moindre seconde. Il en était tellement fier quand il l’avait achetée. Ici, même si elle n’avait pas été arrêtée, elle ne servirait à rien. Sa vanité le fait rire, rire qui se transforme en grande quinte de toux. Il n’a plus de souffle. Que se passerait-il s’il ratait l’horaire ? Le col disparait miraculeusement au coucher du soleil, pour ne plus jamais réapparaître ? Il n’est plus vraiment de sûr de savoir pourquoi il veut tant rentrer chez lui. Elle lui a dit une journée, il a répondu pas de problème.

Un hurlement le rappelle à l’ordre. Derrière, il y a les loups. Plusieurs voix se mêlent en une note unique, qui enfle, déferle sur la montagne, redescend. Des larmes de désespoir lui montent aux yeux. Il ne peut pas faire demi-tour. Il se sent vaciller, tomber, dévaler la pente ; son bâton le rattrape de justesse.

Il doit bien y avoir une vie, de l’autre côté, des choses anciennes qu’il a envie de retrouver, des choses nouvelles qu’il regrette de ne pas avoir encore essayé. Il aurait pu simplement rester en bas, dans la forêt, ça aurait été simple, le temps serait passé doucement à dormir le jour, festoyer la nuit. Il se jure que s’il s’en sort… Non, il ne jure rien, il se contente de se remettre en route.

Les loups sont là depuis le début. C’était d’abord des bruits dans les sous-bois. Puis, en sortant de la forêt, il s’est retourné, et à cru voir un museau gris et des yeux jaunes. Un clin d’œil, et ça avait disparu. Les hurlements ont commencé peu après. À chaque fois qu’il ralentissait ou voulait faire une pause, la meute se manifestait, comme si elle voulait le forcer à avancer. Ou plutôt se tenir au courant qu’il s’épuisait et que le repas approchait. Et c’était toute une meute, il en était sûr. Parfois, il les entendait de tous les côtés à la fois. Sauf d’en haut. Ils le suivent et ne se montrent pas. Il se demande ce qu’ils attendent pour attaquer.

Le col n’est plus très loin désormais, peut-être cent mètres plus haut. Le soleil va se coucher dans son dos, les derniers rayons étincellent sur la glace. Il fait une dernière pause, espérant profiter d’encore un peu de chaleur. Il est arrivé à temps, mais de l’autre côté, la descente sera à l’ombre. Le vent n’arrange pas ses frissons.

Les loups se sont tus. Peut-être qu’ils n’aiment pas l’altitude. Ou alors ils savent que c’est fini, qu’il a gagné. Ils l’ont forcé à toujours avancer, ne jamais ralentir, jamais s’arrêter. Peut-être qu’il n’y serait pas arrivé sans eux ?

L’air froid lui gèle les narines, la gorge, la poitrine. Il ne sent presque plus ses pieds. Alors il repart doucement, un pas après l’autre sur la glace, il n’ose même pas lever les yeux. Au premier faux mouvement, il risque de retomber en arrière. Si près du but, il ne prend aucun risque. Peu à peu, ça cesse de monter, ça redescend doucement. Il imagine un repas chaud, un bain brûlant, un lit moelleux, quelque chose pour célébrer sa victoire.

Derrière lui, même le vent lui semble être un souffle chaud. C’est comme une présence sauvage. Il se retourne, et son demi-tour est salué d’un grognement. Avec un pelage gris hésitant entre la chevelure d’un vieillard et la neige sale, et deux diamants à la place des yeux, le loup est là. Ses babines relevées semblent esquisser un sourire.

Il se met à sourire à son tour, puis à rire franchement. Il n’y peut rien, c’est nerveux. Toute cette course, arriver jusqu’ici, à la limite de la libération, pour finir entre les crocs d’une bête sauvage. Il rit encore alors que le loup charge. Les mâchoires se referment sur le bâton levé, sans briser l’élan de la bête. Il bascule en arrière, le loup avec lui, ils commencent à rouler ensemble dans la pente. Leurs poids les entraînent de plus en plus vite, les coups de crocs et de bâton sont donnés au hasard et atterrissent dans le vide. Puis un rocher plus gros que les autres les séparent. Il essaie de se relever, voit le loup se mettre sur trois pattes. Mais sa hanche lui fait mal, il tombe à nouveau dans la pente.

Un peu plus bas, la glace a cédé la place à l’herbe qui a arrêté sa chute. Il ouvre les yeux, et voit la silhouette du loup, boiteux, qui repart doucement. Il sent qu’il saigne, il entend les gouttes tomber sur la terre. La lumière baisse doucement derrière ses paupières tandis qu’il perd conscience.

Lettre

Ma Chérie,

J’ai enfin quitté ma femme.

Cinq ans que nous nous voyons en cachette, toutes les semaines, le plus souvent possible. Et presque autant de temps que tu me demandes quand je vais me décider à divorcer.

J’avais adoré qu’elle sache toujours ce qu’elle voulait, son attention aux détails. Le meilleur accrochage pour éclairer un tableau dans un musée, la façon exacte dont les plats devaient être servis au restaurant, les destinations de vacances qu’il faut absolument avoir vu, elle savait tout ça, et je l’admirais, et je me reposais sur elle. Puis compris que ses critiques et ses commentaires incessants n’étaient que du snobisme. Même quand je n’en étais pas la cible, cela m’était de plus en plus insupportable.

Quand je t’ai rencontrée, tu étais une diversion bienvenue pour ne plus penser à elle. Je n’avais pas vraiment le courage de la quitter, alors je te disais que je ne voulais pas lui faire de mal, qu’il me fallait du temps pour préparer le terrain. Je n’y croyais qu’à moitié,. Puis les musées, les restaurants, les vacances, tout a cessé, et a laissé place à une profonde indifférence. Nous n’avions même plus de disputes pour égayer nos soirées. J’ai réalisé que mon départ ne la toucherait plus vraiment. Je crois qu’elle savait que tu existais. Je me demande si elle avait quelqu’un ? Je ne crois pas, ce n’est pas son genre. Et puis elle n’a jamais vraiment aimé le sexe. Ce sont plutôt ses amies à qui elle se confiait. Ses amies qui me faisaient toujours bien sentir que je n’étais pas assez bien pour ma femme. Jamais un mot plus haut que l’autre, les apparences étaient toujours irréprochables. Mais leur attitude, ne jamais m’adresser la parole sauf contraintes par les circonstances, la supposition permanente que je ne comprenais rien à la conversation, que je ne connaissais pas les artistes intéressants, pas lu les bons romans, tous ces détails laissaient paraître leur mépris. Toi, tu connais l’importance des silences, des regards, de toutes les fois où nous nous sommes passés de mots.

J’ai promis de quitter ma femme pour toi. J’ai dit que je t’aimais. Et jusqu’à aujourd’hui, je n’avais rien fait. Je n’étais pas fait pour jouer au mari aimant, au bon père de famille, et à l’employé modèle. Employé modèle, je l’étais. Mais bien faire son travail et rapporter l’argent du ménage ne suffisait pas. J’aurais du être responsable d’agence, directeur de quelque chose, avoir un titre dont le prestige aurait rejailli sur elle. Tu savais tout cela, tu me l’as tant répété. Mais c’est justement ta présence qui m’aidait à tout supporter.

L’excuse de ne pas vouloir lui faire de mal n’était plus crédible, même pour moi.

Alors j’ai trouvé autre chose. Je t’ai parlé des enfants. Me voler à une épouse qui ne m’aimait plus, c’est une chose. Laisser mes enfants grandir sans père, cela t’a fait réfléchir. Ça m’a permis de gagner du temps. J’ai ajouté que je mettais de l’argent de côté, qu’il fallait que nous ayons assez pour vivre tous les deux. Nous avons continué comme ça. Toi, à m’attendre, et moi les évasions furtives.

Finalement, ce qui m’a décidé, ça a été une colère de mon dernier. « Mais t’as trop l’air de te faire chier, je veux jamais devenir comme toi ». Je suis resté bouche bée. Je n’ai même pas puni son insolence. Derrière la crise du pré-adolescent, il avait raison. Moi non plus, je ne veux pas devenir comme moi.

Hier soir, j’ai pris un sac de voyage, jeté le strict nécessaire dedans, caché le sac au fond de la penderie pour la nuit. Ce matin, je suis parti.

Je n’avais jamais vraiment cru que j’allais laisser ma famille. Je n’avais jamais réalisé à quelle point ma vie était vide.

Tu avais raison, je ne suis pas fait pour cette vie-là. Jouer à avoir une famille, être un père responsable qui met le pain sur la table et se soucie que ses enfants aillent loin dans la vie, ce n’est pas pour moi. Tu avais raison, mais il a fallu que ce soit un enfant de onze ans qui me le dise. Toutes les excuses que je te donnais, les enfants, le regard des parents, de tous nos amis communs, ce n’était qu’un moyen de gagner du temps. Tu avais raison. Ce n’était pas vraiment de la lâcheté, mais au fond, je ne croyais pas vraiment que j’allais la quitter.

Par contre, pour l’argent, c’était vrai. J’ai mis un peu de côté à chaque occasion, et même un peu plus. Et je l’ai placé. Après quelques années, cela fait une jolie somme. Largement de quoi aller vivre ailleurs, vivre libre, revivre.

Et je viens de finir ma première journée de liberté. Le début a été un peu dur, un nœud à l’estomac en me demandant ce que j’allais faire demain, puis après-demain ? Puis je suis entré dans une agence de voyage, j’ai choisi ma destination, j’ai mon billet d’avion.

Oui, Mon billet. Un seul billet.

Mais tu t’en doutes déjà. Sinon pourquoi t’aurais-je écrit une lettre, plutôt que de te dire tout ça en face et de t’emmener avec moi ? Alors que tu lis cette lettre, je suis probablement déjà arrivé. Je ne t’écris pas où, cela vaut mieux pour nous deux.

Tu m’as vraiment aidé à supporter ma vie. À oublier la harpie qui dépensait mon salir tout en se plaignant que je n’étais pas assez ambitieux, que la vaisselle n’était pas faite, que je ne l’emmenais pas au théâtre, en voyage, que je ne m’occupais pas assez des enfants, et qu’elle m’avait sacrifié les plus belles années de sa vie. J’ai haï ces scènes, et leur lot de clichés. Sans toi pour m’épauler, je ne sait pas ce que j’aurais fait. J’aurais craqué ? Ou je l’aurais quittée bien plus tôt ?

Mais c’est du passé, et je me sens trop libre pour me laisser enfermer à nouveau. Tu voulais que je quitte ma femme ? C’est fait. Et après ? Des enfants et une famille ? Puis quoi d’autre ? De toutes façons, toi non plus, tu ne croyais pas vraiment que je la quitterai.

Je suis célibataire, au moins dans la pratique, j’ai de l’argent, et encore un peu de vie devant moi. Toi, tu retrouveras facilement un autre homme marié pour rêver à son divorce.

Merci pour tout
Adieu
( signature illisible )

PS : si on te pose des questions à propos de l’argent, dis bien que tu n’es au courant de rien, je ne voudrais pas que tu aies des ennuis pour si peu.